La part manquante, Christian Bobin : à ces mots qui disent l'indicible
À partir d'un certain âge, nous faisons la rencontre des choix. En réalité, c’est depuis que notre âme s’est activée à l’intérieur du ventre de nos mères, que nous ne cessons d’en faire, - mais c’est bien plus tard que nous prenons conscience de leurs conséquences. Alors, face à la vie qui nous attend, nous apprenons à choisir entre « Dieu ou le vide, le travail ou le chômage, le désespoir ou l’ennui… »
Mais dans cette valise de choses qui ne tentent guère, il y a pourtant la lecture, cette « vie sans contraire, épargnée. » Nous lisons sur des vies qui ne sont pas les nôtres, des univers qui ne sont pas les nôtres, des temps qui ne sont pas les nôtres. Le livre comme tant de fuite, objet d’une imagination désancrée de notre réalité.
On regarde les vies qui tournent autour de nous et l’on ne voit que le désert. Un désert d’envie, de sensation. Un désert rempli de manque. Alors, on revient aux livres et aux lectures pour nourrir de mots le désert sec de notre existence. Et découvrir des trésors : « parfois, on sait que l’on a tout trouvé, en une seule fois, en une seule phrase (...) et qui vient dire beaucoup plus que tout ce qu’elle dit. » Peu importe de retenir par qui cette phrase a été prononcée, par qui elle a été exprimée. L’important réside dans la mémoire qu’on en garde. L’empreinte d’intensité qui est venue nous toucher de plein fouet au détour d’une ligne.
Et puis, il y a le temps qui passe. Les au revoir de l’enfance qui obligent à pousser la porte des adultes. Parfois, un rire peut permettre d’échapper au poids d’un monde auquel cette âme d’enfant n’a cessé de vouloir échapper. L’argent remplace Dieu, l’inconscience remplace la présence, la généralité remplace la singularité, la servitude remplace la liberté, la parole remplace la pensée, la bêtise remplace la sagesse.
« Le monde industriel c’est le monde tout entier, une fable noire pour enfants, une mauvaise insomnie dans le jour (...) On a inventé le travail et le manège des chevaux de bois pour s’éloigner en vain de la place vide, au centre du centre, au cour du cœur. »
Il faut alors se rassurer dans les milliers de ciels. Dans les milliers de jours. Et chercher, dans le quotidien de sa vie, à se rapprocher toujours un peu plus de soi-même.
Christian Bobin l'exprime si bien lui-même : « Ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit. C'est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour. C'est pour rejoindre le sauvage, l'écorché, le limpide. » C'est pour rejoindre la Part Manquante.
ANA
